Jean-Joseph Merlin

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Portrait de Jean Joseph Merlin (1735-1803), par Thomas Gainsborough (1727-1788). Il s'agit d'une toile peinte à l'huile (dimensions : 76,2 x 63,5 cm). Le portrait de Merlin, fait en 1781, alors qu'il était âgé de 45 à 46 ans, ne représente pas l'inventeur qu'il fut mais bien le gentleman-amateur qui fréquentait les dîners de Fanny Burney (voir p. 23). L'homme était alors au sommet de ses facultés, sûr de lui. L'objet qu'il porte dans la main gauche, un trébuchet de précision (accurate money scales) est sa dernière invention du moment dont il était particulièrement fier. On ne sait qui a commandé le portrait ni qui l'a payé. Jusqu'en 1977, on a cru que le personnage représenté était le violoniste virtuose italien Felice de Giardini (1716-1796) qui fit une carrière de 40 ans à Londres où il fut également compositeur, chef d'orchestre et, par intermittence, impliqué dans la direction de l'opéra italien. Ce n'est qu'à cette date que Lindsay Stainton, alors membre du personnel scientifique du musée Iveagh Beguest, Kenwood (Hampstead Lane, Londres) redécouvrit la véritable identité du person-nage, lorsqu'elle préparait l'exposition Gainsborough and his musical friends qui se tint à Kenwood. La toile fit partie de diverses collections privées jusqu'au jour où elle fut achetée par le musée en 1983. (Toutes ces données proviennent du catalogue d'exposition John Joseph Merlin. The Ingenious Mecha-nick, Londres, 1985, pp. 33, 55, 34, 113 (col. 1-2) et 7.

Les Merlins à Huy

[1]

Jean Joseph Merlin est né et a été baptisé à Huy (en l'église Saint-Pierre-outre-Meuse), le 6 septembre 1735. Il était le troisième enfant de Maximilien Joseph Merlin et de Marie-Anne Levasseur, couple qui eut encore trois descendants après lui.

Maximilien Joseph était né à Cambrai, le 8 janvier 1710. On ignore quand il vint s'établir à Huy.

Il apparaît dans la « bonne ville » pour la première fois, lors de son mariage, en l'église Saint-Denis, le 27 janvier 1732. Anne French pense que Maximilien Joseph provient d'une famille d'inventeurs ou de mécaniciens. Cette conviction est confortée par l'acquisition du métier des fèvres, en 1733, par l'intéressé et son premier enfant, Marie-Elisabeth. Jean Joseph sera admis au même métier, entre le 20 mai 1738 et le 19 mai 1739. Son grand-père maternel est un maître serrurier qui, à cette époque, a acquis une grand renommée à Huy.

Le couple Merlin-Levasseur s'installe d'abord dans la paroisse Saint-Denis, peut-être chez Levasseur senior, parrain (et son épouse, Elisabeth Miécret, marraine) de sa petite fille Marie-Elisabeth ("). Au plus tard en 1734, Maximilien Joseph Merlin et sa famille se seront établis dans la paroisse Saint-Pierre-outre-Meuse. En juillet 1737, Maximilien Joseph Merlin, serrurier, a pris en location une « maison, appendices et dépendances situee Entre-deux-Portes audit Huy » appartenant à Mathieu Baillet, marchand, bourgeois de Huy.

Le 5 de ce mois, Gabriel Levasseur s'oblige au paiement, endéans les 6 mois, d'une somme de 56 1/2 florins Brabant due par son gendre en raison de cette location. Le 8, Merlin signe avec Jean Antoine Delloye un bail de 3, 6, 9 ans qui doit prendre cours le 15, en vertu duquel il prend possession d'une « maison, appendices et dependances, scituee au Pont-Palais, vis-à-vis de la maison portante enseigne de la Fortune à Huy, joindante vers le chateau aux enfans Hancotte et devant à la rue », moyennant paiement, chaque année du bail, d'une somme de 48 florins Brabant. Chaque partie pourra mettre fin au bail au terme de 3 ans, en en avisant l'autre, 6 semaines avant l'échéance. Maximilien Joseph a-t-il brusquement quitté le quartier Entre-deux-Portes pour venir s'installer au coeur de Huy-Grande en juillet 1737 ? Ceci cadrerait bien avec le tempérament fantasque du personnage mais on ignore totalement ce qui aurait pu motiver ce brutal tranfert de domicile. En tous cas, dès le début 1739, la famille Merlin-Levasseur regagne la paroisse Saint-Denis où elle s'installera à proximité de la maison des Levasseur-Miécret, d'abord « au pied », puis « sur » le marché aux bêtes. Le 13 février 1739, les Frères Mineurs louent à Maximilien Joseph une « maison, boutique, jardin, appendices et appartenances extante au pied du marché des bestes » pour un terme de 3 ans, à commencer le ler mars, moyennant le paiement, chaque année, d'une somme de 24 florins Brabant.

Si Merlin veut construire « une forge dans laditte maison, il pourat, à sa sortise, la faire defaire » si les Frères Mineurs ne veulent pas le désintéresser de son prix « en faisant constes des etats des ouvriers qui l'auront fait ». Dès le 4 septembre suivant, cependant, Maximilien Joseph renonce à sa location ; il « pourra reprendre le fourneau de forge qu'il y at fait construire à son entree, sans pouvoir toucher à autre chose de laditte maison et fruits de la vigno-ble... ». Il devra évacuer les lieux endéans les 8 jours. En 1741, il habite dans une autre maison « sur le marchez aux bestes » ; le 26 juin, il reconnaît « que tous les meubles, outiles et effects meublants et non -meublants » qui se trouvent dans la maison qu'il occupe appartiennent à son beau-père. Il n'en a jamais eu que l'usage, par convention verbale ; il reconnaît être redevable envers Gabriel Levasseur, pour ce motif « et à raison de l'entreprise de Messieurs de Saint-Hubert » de 600 florins Brabant pour lesquels il lui cède « tous lesdits meubles, outils et effects pour en disposer dez à present » comme si la convention verbale n'avait jamais existé. Gabriel Levasseur avait manifestement déboursé beaucoup d'argent en faveur d'un gendre sans doute dilettante ou dépensier et instable comme semblent l'indiquer les 2 actes successifs passés avec les Frères Mineurs et il ne serait pas étonnant que l'acte notarié de 1741 ait signifié une brouille entre beau-père et gendre. Quoi qu'il en soit, la famille Merlin demeure toujours dans la paroisse Saint-Denis lorsque Marie-Anne meurt, le 8 mars 1743. Moins de 3 mois plus tard, Maximilien Joseph se remarie, en l'église Saint-Séverin ! Le 24 mai 1743, il y épouse, en secondes noces (Marie) Thérèse Dechesalle (ou Jesar) dont on ignore le lieu de naissance. Une fille, Adrienne, naîtra de leur union, le 11 novembre 1744. Le 20 octobre 1746, Maximilien Joseph perd sa deuxième épouse. Dès lors, on perd aussi complètement la trace de notre personnage à Huy qu'on ne l'y avait subitement perçue en 1732. Aucun de ses enfants ne s'implantera dans notre ville. Maximilien Joseph se remariera encore sûrement puisque, dans le testament de son fils Jean Joseph (21 mars 1803), il est notamment question d'un demi-frère, Charles, qui vivait à cette époque à Strasbourg et était, entre-autres, l'inventeur d'une balance pour objets lourds. Jusqu'ici, Jean Joseph Marlin n'est apparu que deux fois dans les documents d'archives, à sa naissance et lorsque son père l'a fait inscrire au métier des fèvres à Huy,à l'âge de moins de 4 ans (pratique courante à l'époque). Désormais, le destin de Maximilien Joseph nous échappera complètement ; par contre, grâce aux belles études publiées dans le catalogue londonien, nous pourrons suivre la carrière de Jean Joseph.

LA VIE ET L'OEUVRE DE JEAN JOSEPH MERLIN, APRÈS SON DÉPART DE HUY.

Son séjour à Paris.

Vers l'âge de 19 ans (1754), la présence de Jean Joseph est attestée de manière certaine dans la métropole française où il résidera durant 6 ans. A cette époque, il est déjà un artisan formé qui a dû apprendre l'horlogerie ou un métier étroitement associé à cette activité. Une fois à Paris, il commence à faire son chemin dans le cercle des spécialistes en mécanique. Il est impliqué dans la fabrication d'instruments de musique et aborde une des inventions qu'il imposera à Londres, le « fauteuil... pour ceux qui ont la goute au jambes » ("). Il dut impressionner l'Académie des Sciences puisque c'est sur sa recommandation que le Comte de Fuentès, généreux protecteur de mécaniciens, fraîchement nommé ambassadeur extraordinaire d'Espagne en Angleterre, l'emmène comme membre de son personnel dans la capitale britannique, en 1760.

Sa brillante carrière à Londres.

Jean Joseph Merlin arrive dans la métropole anglaise, le 24 mai 1760, à l'âge de 24 ans. Il ignore alors totalement la langue du pays, mais il l'apprendra très vite (il la parle dès 1763) ; il ne s'exprimera jamais en anglais d'une manière parfaite tout en étant capable (au moins dès 1775) de converser plaisamment dans les salons de la gentry londonienne.

En 1763 déjà, lorsque l'astronome français Lalande vient en voyage à Londres où il a des contacts amicaux avec Merlin, celui-ci est certainement engagé dans un travail prestigieux : la finition mécanique d'un grand orgue de barbarie pour la Princesse de Galles ; cette tâche d'horlogerie a probablement été décrochée grâce à l'influence du Comte de Fuentès dont il est le protégé, bien qu'il ne soit plus à son service, à cette date.

Merlin travaille successivement pour les orfèvres Sutton et Cox, non pas comme un employé ordinaire, mais en tant que spécialiste en mécanique, retenu pour un travail spécifique.

Kirby écrit que, peu après son arrivée en Angleterre, Jean Joseph devint le premier ou principal mécanicien du musée Cox, à Spring-Gardens, fonction qu'il quitta en 1773 (25). Sa collaboration avec les deux orfèvres fut sûrement intermittente ; sa contribution peut, en toute certitude, être décelée dans la spécialisation de Cox dans les automates qui emplissaient son musée en 1772 (26).

Merlin combine des activités d'horloger et de facteur d'instruments de musique. Lui-même se voit, cependant, avant tout, comme un réalisateur d'instruments mathématiques.

P¨èse personne ou balance Sanctorius

Inventeur, il mène, d'abord parallèlement à sa collaboration avec Cox, puis complètement (sans doute à partir de 1773) une carrière indépendante. Avant cette date, Merlin semble déjà avoir travaillé à un piano-clavecin, instrument de musique composite qu'il améliorera plus tard. En 1773, il perfectionne une « rôtissoire hollandaise » (dutchoven), combinaison d'un tourne-broche mécanique avec un réflecteur, nouveauté qui augmentait la chaleur à l'intérieur de l'appareil.

Réclame pour la "rôtisserie hollandaise"

Il mettra ensuite au point son fauteuil pour goutteux ou chaise d'invalide, sûrement dérivé de celui de Grollier de Servière (France), qui a subsisté jusqu'à nos jours dans son principe. Sa balance « Sanctorius » ou pèse-personne est probablement totalement originale.

Fauteuil pour gouteux

Probablement de même de son trébuchet (money scales for gold coin) vers 1781, qu'il tient, dans la main gauche, sur son portrait. une élégante horloge (table dock) réalisée dès 1776, tout à fait originale, permet de Merlin dans la classe des meilleurs spécialistes en cette matière. Au moins à partir de 1775 Jean Joseph évolue dans une société élégante, pour le plaisir mais aussi pour y rechercher une clientèle : il s'y introduit, notamment en accordant des pianos et en participant gaiement à des mascarades En 1783, Merlin s'établit au 11, Princes Street, Hanover Square, où il ouvrira Merlin's Mechanical Exhibition, appelé plus tard le Merlin's Mechanical muséum.

On pourra y voir une foule de curiosités dans les diverses branches de la mécanique, mélange d'objets faits pour être admirés par les curieux et d'autres destinés à probablement de même de son trébuchet (money scales for gold coin) vers 1781, qu'il tient, dans la main gauche, sur son portrait. ante horloge (table dock) réalisée dès 1776, tout à fait originale, permet er Merlin dans la classe des meilleurs spécialistes en cette matière. ins à partir de 1775 Jean Joseph évolue dans une é élégante, pour le plaisir mais aussi pour y rechercher une clientèle : il s'y uit, notamment en accordant des pianos et en participant gaiement à des ades 1783, Merlin s'établit au 11, Princes Street, Hanover Square, où il ouvrira erlin's Mechanical Exhibition, appelé plus tard le Merlin's Mechanical m. pourra y voir une foule de curiosités dans les diverses branches de la mécani-, mélange d'objets faits pour être admirés par les curieux et d'autres destinés être vendus.

On y trouve notamment de nombreux automates (il en avait déjà mis au point pour Cox), tous dotés de mouvement qui incorporaient fréquemment un élément musical.

Kirby est plein d'admiration pour les créations de Merlin faites en cuivre jaune dont le mécanisme est conçu de telle sorte qu'elles peuvent accomplir presque tous les mouvements du corps humain.

En matière d'objets pratiques, on pouvait trouver au musée des fauteuils pour goutteux, des balances « Sanctorius », des trébuchets, des tables à thé dont le plateau, mû par un ingénieux mécanisme, tournait autour d'un axe, permettant de remplir facilement les tasses de thé, des appareils à cacheter les lettres, des horloges, une machine pour aider les aveugles à jouer au whist, un système de télégraphe de famille (prophetic bell), etc. Il y avait en outre des instruments de musique, certains jouant automatiquement et d'autres pas, qui jetaient un pont entre les objets à voir et ceux à vendre.

Le musée devint bientôt le pôle d'attraction unique des activités de Merlin. S'il réalisa probablement lui-même les pièces destinées à être exposées à l'admi-ration des visiteurs, pour le reste des objets qui étaient disponibles,il est impensable qu'il les ait exécutés lui-même : il en donnait sans doute les modèles mais les faisait réaliser par des artisans indépendants ou par des firmes. Merlin prenait plaisir à guider lui-même ses visiteurs dans son musée où l'entrée était d'ailleurs payante.

Dans les dernières années de sa vie, il semble s'être éloigné de plus en plus du travail pratique, préparant des modèles et fabriquant des automates et autres jouets mécaniques, obsédé qu'il était par l'idée de mettre en oeuvre tout son génie, même au détriment de ses affaires.

Parmi les inventions les plus singulières de notre personnage, il convient de retenir son fameux carrosse mécanique (unrivalled mechanical chariot).

Kirby rapporte qu'il fallait le voir dans cet équipage se promener fréquemment autour de Hyde Park (promenade à la mode dans la bonne société), particulière-ment les dimanches ! A l'avant de la voiture se trouvait un cadran sur lequel, par un habile dispositif mécanique communiquant avec la roue avant gauche, se notait la distance parcourue grâce à une aiguille qui progressait sur une graduation qui y était marquée (Merlin parcourait en général environ 8 miles, — plus de 12 km). Son cheval était « rappelé à l'ordre », si nécessaire, par l'intermédiaire de la traction d'une corde à laquelle un fouet placé à l'extérieur du véhicule était attaché ; l'animal était guidé de l'intérieur de la voiture où les rênes parvenaient par 2 petites ouvertures pratiquées à l'avant de la carrosserie. Ce véhicule n'avait donc nul besoin d'un cocher installé à l'extérieur. La voiture était peinte de diverses figures évoquant Merlin l'Enchanteur, l'ancien magicien anglais.

Merlin est souvent cité, aujourd'hui, comme un pionnier du développement des patins à roulettes. En fait, l'idée en était probablement née en Hollande vers 1700 et la première fois dont on se souvient qu'on en fait usage en Angleterre date de 1743. En réalité, jusqu'aux années 1820-1830, les patins à roulettes furent considérés comme des jouets et leur usage resta confiné à des productions théâtrales et ils étaient présentés occasionnellement dans des expositions. C'est sans doute comme cela que Merlin les envisageait. Probablement avant 1772, il parut à une mascarade, chez Madame Cornely (Carlisle House, Soho Square) monté sur une paire de patins et jouant du violon ; mais, n'ayant pu freiner sa vitesse et orienter sa direction, il alla fracasser un miroir d'une valeur de plus de 500 livres, mit son instrument de musique en morceaux et se blessa très grièvement. Cette fâcheuse aventure détourna Merlin du patinage à roulettes. Nous ne savons pas précisément comment se présentaient les patins qu'il utilisa lors de sa triste expérience mais les roues étaient probablement sur une ligne.

Merlin était aussi un musicien et il est probable qu'il jouait du clavecin et peut-être du violon.

Il semble avoir connu plusieurs des plus éminents musiciens de Londres du temps, par exemple plusieurs des relations du peintre Gainsborough, entre autres J.-C. Fischer, célèbre hautboïste qui devint le gendre du précédent. Ses contacts avec eux lui permirent de leur vendre des instruments et des accessoires de musique.

Il est improbable que Merlin ait réalisé tout ce qui porte son nom dans le domaine musical ; il peut avoir fabriqué quelques instruments inhabituels, mais quand le travail à exécuter restait dans les limites de la technologie du moment, il recourait à d'autres artisans. En matière d'instruments de musique, Jean Joseph fit montre aussi de son génie inventif. L'étendue du clavier des clavecins de cette époque était de 5 octaves ; il en réalisa un de 6, pour duo.

En 1774, il fit breveter un instrument qui était à la fois un piano et un clavecin. A un niveau plus pratique, il visa à résoudre les problèmes auxquels se trouvaient confrontés les musiciens du temps. Le clavecin, par exemple, est sensible aux changements de température et d'humidité de l'atmosphère et il peut se désaccorder très vite s'il est exposé aux courants d'air : Merlin y remédia. Un mécanisme ingénieux, mis au point par lui, non seulement délivra l'utilisateur d'un orgue de barbarie de la corvée d'en tourner continuellement la manivelle, mais encore permit de s'assurer que la musique était jouée au rythme correct.

Autant que des inventions en musique pratique, Merlin réalisa aussi des gadgets et des nouveautés : nous avons déjà vu que certains de ses automates incluaient des effets musicaux ; Sophie von la Roche vit chez Merlin d'élégantes petites tables sur lesquelles on pouvait écrire, lire ou travailler, combinées avec de ravissants pianos au ton délicat. En général, les inventions musicales de Merlin ne résistèrent pas au test du temps ; peut-être ses trouvailles étaient-elles un peu trop compliquées pour rencontrer un entier succès.

On ne sait pratiquement rien de sa vie privée et sociale à Londres, avant 1775. Au début, il éprouva les difficultés d'adaptation à sa patrie d'adoption propres à tout immigré, à fortiori dans un pays dont il ignore totalement la langue.

Il ne se maria jamais, mais il aimait les femmes et, peut-être, eut-il une fille naturelle. Au service de Cox, il gagne correctement sa vie, sans plus.

En 1773, de toute évidence, il a acquis une vie indépendante et, déjà, une grande réputation d'habile mécanicien. Soudain, en 1775, nous le découvrons évoluant dans le monde du grand musico-logue Charles Burney et de sa fille Fanny (34). L'éclairage qui nous reste de sa vie sociale nous a été transmis par le journal laissé par cette dernière (35), selon laquelle Merlin fut un visiteur régulier de sa maison entre 1775 et 1781. Il semble certain que sa connaissance des Burney soit directement liée à la réalisation de son piano-clavecin combiné ; en 1775, Charles Burney lui acheta un exemplaire de ce nouvel instrument ; il fut sans doute le meilleur client de Merlin qu'il chargea, en 1777, de fabriquer l'instrument à clavier allongé pour jouer des « duets à quatre mains ».

C'est presque certainement aussi à Burney que Jean Joseph est redevable de l'introduction dans le groupe de compositeurs et virtuoses qui fréquentaient les fameuses soirées musicales données chez lui et auxquelles notre personnage assista régulièrement en ami jusqu'à leur brouille de 1781. C'est encore Burney ou sa fille qui amena Merlin dans un milieu plus intellectuel autour de Madame Thrale ; il y fut invité à de nombreux dîners. Fanny Burney relève constamment ses bizarreries linguistiques, son humour subtil, son excentricité dont on peut penser qu'il la cultivait délibérément (à une époque où, contrairement à la nôtre, on appréciait beaucoup cette particularité) comme un avantage, voyant que, pour l'immigrant et le mécanicien qu'il était, cela fournissait un marchepied vers les salons londoniens. Cependant, la description de Merlin que nous fait Fanny n'est que partielle et correspond à son penchant naturel pour la caricature ; nous verrons plus loin qu'elle nous révèle peu des traits les plus importants de sa personnalité.

Que Merlin ait fait montre d'excentricité et ait beaucoup apprécié les facéties ne fait toutefois aucun doute. Il adorait participer aux mascarades, divertissements qui régnèrent suprêmement à Londres, des années 1760 aux années 1790 et qui constituaient, pour lui, des activités idéales, conformes à son tempérament démonstratif, lui permettant de jouer un rôle et de changer d'identité.

La mascarade était le milieu parfait dans lequel le déguisement rendait, pour la première fois, l'aristocratie en mesure d'entrer en contact avec une autre couche sociale de la ville et donnait aussi à Merlin l'occasion d'évoluer dans cette sphère, mêlé à la gentry, et de nouer des contacts avec ses clients préférés tout en promouvant sa place dans la société. Jean Joseph consacra beaucoup d'énergie à trouver des travestissements originaux il se déguisa en déesse Fortune, en Vulcain qui fabriquait ses propres dards pour lesquels il avait feu et forge ; il porta aussi, en d'autres occasions, des habits de son époque comme ceux d'un serveur de bar ; tantôt aussi, il était un docteur charlatan assis dans un fauteuil pour goutteux doté d'un appareillage qui provoquait des chocs fréquents chez les patients qui le consultaient imprudemment. Par ce qui peut être décrit comme un trait de génie, Merlin profitait de la correspondance entre son nom et celui de l'ancien magicien, Merlin l'Enchanteur, qui restait toujours bien implanté dans les divertissements de son époque, pour assimiler son nom au sien.

Dans les années 1790, la santé de Merlin commença à faiblir ; elle ne cessa de décliner jusqu'à sa mort survenue le 4 mai 1803.

A première vue, il fut un homme électrique, si pas frivole. En fait, une notice nécrologique, parue rapidement dans l'édition de mai 1803 du Gentleman's Magazine, nous éclaire sur la nature profonde de l'homme : d'un naturel actif, il laissa à peine un moment inemployé. On se souviendra longtemps de ses bonnes qualités d'homme chez ceux qui l'ont connu ("). D'une générosité quelque peu impétueuse, il manifesta beaucoup d'intérêt pour ses inférieurs.

CONCLUSION

Étonnant destin que celui de Jean Joseph Merlin Né à Huy, au Pays de Liège, d'un père français, apparemment assez aventurier, et d'une mère hutoise, il quitte définitivement sa ville natale à l'âge de 19 ans et, après un bref séjour à Paris, il gagne définitivement Londres à l'âge de 24 ans.

Il se retrouve dans la capitale britannique sans connaître un mot d'anglais et pour-tant, il y fera une prodigieuse carrière : cet homme devait être d'une trempe tout à fait exceptionnelle. Mécanicien d'une habileté hors du commun, inventeur, il produira des instruments mathématiques, des horloges et des montres, des instruments de musique, des automates et une foule d'autres choses. Son musée devint rapidement un des centres d'attraction les plus prisés de Londres ; le stock de nouveautés et d'inventions qui s'y trouvait s'accrut constamment, alimenté par un cerveau fertile. Il ne fait aucun doute que Jean Joseph Merlin gagna le respect et l'admiration de son pays d'adoption. Son esprit inventif sans cesse en éveil et sa formidable activité dans le domaine de la mécanique furent vraiment extraordinaires.

Vidéos

Références

  1. Par Pierre Bauwens dans les annales du Cercle Hutois des Sciences et Beaux-Arts, tome XLII, 1988, page 9 à 26